Ibrahim appartenait à sa
communauté.
Il vint à son Seigneur avec un cœur pur ;
il dit à son père et à son peuple :
« Qu’adorez-vous ?
« Cherchez-vous, dans votre égarement, des
divinités en dehors d'Allah ?
« Que pensez-vous du Seigneur des mondes ? »
(Sourate 37, versets 83-87.)
A cette époque, les Assyriens
et les Babyloniens étaient experts en
astrologie. Des mages prédirent au roi la
naissance d’un enfant qui professerait une
nouvelle religion. Le roi décida alors de faire
exécuter tous les enfants mâles nés cette
année-là. Le père d’Ibrahim, vizir du roi, eut
connaissance de cette décision et éloigna de la
cité sa femme, qui donna naissance à Ibrahim dans une caverne.
Ce bébé était différent des
autres... On dit que les anges veillèrent sur
lui et lui apprirent à sucer son doigt pour
recevoir une nourriture qui accéléra sa
croissance. Quand il revint dans la cité, nul ne
soupçonna son âge. Par ailleurs, il était doté
d’une intelligence supérieure qui l’amena à
s’interroger très jeune sur l’origine de la
création.
Le chemin dans la lumière
Dans sa méditation et sa
quête de la Vérité, Ibrahim, qui possédait le
savoir de son temps, l’astrologie, contemplait
la création et s’interrogeait sur ses origines.
L’observation des étoiles, de la lune et du
soleil le conduisit d’étape en étape, de
découverte en découverte, à la vérité céleste.
Au plan symbolique, les astres constituent son
cheminement intérieur et ses états successifs
dans la progression vers la réalisation, de
l’étoile à la lune et au soleil, c’est-à-dire de
la lumière la plus faible à la plus forte.
A travers l’expérience
d’Ibrahim, tous les hommes en quête de Vérité
pourront cheminer, d’état en état, jusqu’à la
disparition des illusions par une purification
intérieure. Ce qu’attestent clairement les
versets 76 à 79 de la sourate 6 :
Lorsque la nuit l’enveloppa,
il vit une étoile et il dit « Voici mon
Seigneur ! » Mais il dit, lorsqu’elle eut
disparu « Je n aime pas ceux qui
disparaissent. »
Lorsqu’il vit la lune qui se
levait, il dit : « Voici mon Seigneur ! » Mais
il dit, lorsqu elle eut disparu : « Si mon
Seigneur ne me dirige pas, je serai au nombre
des égarés. »
Lorsqu’il vit le soleil qui
se levait, il dit : « Voici mon Seigneur ! C’est
le plus grand ! » Mais il dit, lorsqu’il eut
disparu : « Ô mon peuple ! Je désavoue ce que
vous associez à Allah. Je tourne mon visage,
comme un vrai croyant, vers relui qui a créé les
cieux et la terre. Je ne suis pas au nombre
polythéistes. »
Destruction des idoles
Puis il regarda attentivement
les étoiles et il dit : « Oui, je vais être
malade ! » et les gens lui tournèrent le dos.
Il se glissa auprès de leurs divinités et il
dit : « Quoi donc ? Vous ne mangez pas ?
Pourquoi ne parlez-vous pas ? »
Il se précipita alors sur elles en les frappant
de sa main droite.
Les gens vinrent à lui en
courant, il dit : « Adorez vous ce que vous avez
sculpté, alors que c’est
Allah qui vous a créés,
vous et ce que vous faites ? »
(Sourate 37, versets 88-96)
Son père était gardien du
temple des idoles. Ibrahim l’interrogea en
présence des prêtres : « Qu’adorez-vous ?
Cherchez-vous dans votre égarement des divinités
en dehors d'Allah ? Que pensez-vous du Seigneur
des mondes ? ». Ces questions ébranlèrent
profondément les convictions de l’assistance et
semèrent le doute dans les cœurs.
Le comportement de ses
contemporains asservis par l’idolâtrie et la
corruption rendait malade cet homme au cœur pur.
Lorsque les gens se dispersèrent, il resta seul
et provoqua les idoles par cette question :
« Vous ne mangez pas ? Pourquoi ne parlez-vous
pas ? »
Ne recevant pas de réponse,
il prit une hache de la main droite représentant
l’autorité, la justice et la vérité, et décapita
les idoles. La destruction accomplie, il mit la
hache dans la main de la plus grande des idoles.
Quand les gardiens du temple constatèrent le
désastre, ils l’en accusèrent. Il répondit que
c’était l’œuvre de la grande idole. Qu’on
l’interroge ! Après une longue hésitation, ils
dirent à Ibrahim que l’idole ne pouvait pas
parler. Il leur dit alors : « Vous adorez ce
que vous avez sculpté, alors que c’est
Allah
qui
vous a créés, vous et ce que vous faites ? »
La fournaise
Après le décès de son père
qui le protégeait en dépit de leurs divergences,
les prêtres décidèrent de le condamner.
Ils dirent : « Construisez
pour lui une bâtisse et jetez-le dans la
fournaise »
(sourate 37, verset 97).
La sentence allait donc être
exécutée. Ibrahim devait subir l’épreuve comme
tous ceux qui sont venus au cours des siècles
défendre des idées généreuses et universelles.
Il fut donc condamné au bûcher. Au moment où il
entrait dans la fournaise, Gabriel lui apparut
et lui demanda, de la part d'Allah swt, ce qu’il
souhaitait. Ibrahim imperturbable répondit qu’il
s’en remettait à Lui. Au même instant, le
Très-Haut le nomma « Son ami », et dit au feu :
« O feu ! Sois, pour
Ibrahim,
fraîcheur et paix ! ».
Ils voulaient dresser des
embûches contre lui, et nous en avons fait les
plus malheureux des perdants »
(sourate 21, versets 69-70).
Pour que le décret divin se
réalise, sous le bûcher jaillit une source qui
préserva Ibrahim . Devant ce miracle, il fut
libéré mais invité à quitter Ur et la terre
babylonienne.
L’exil
L’exode d’Ibrahim commença.
Il partit avec sa femme Sarah et ses compagnons,
parmi lesquels Loth qui s’arrêta à Sodome. Le
reste de la caravane traversa la Syrie, la
Palestine et arriva en Égypte où la beauté de
Sarah attira l’attention du pharaon qui en tomba
amoureux. Mais, étrangement, chaque fois qu’il
essayait de l’approcher, sa main était frappée
de paralysie. A la première tentative, il
s’arrêta stupéfait et renonça. La deuxième fois,
le même phénomène se reproduisit. A la
troisième, il demanda :
« Qui es-tu et qui est cette
femme qui t’accompagne ? » Ibrahim répondit :
« C’est ma sœur [dans la foi]. » Impressionné,
Pharaon donna alors à Ibrahim tout ce dont il
avait besoin et offrit à Sarah une servante
nommée Agar.
Ils repartirent dans le
désert. Un certain temps s’écoula et Ibrahim n’avait toujours pas de descendance. Sarah
pensait qu’elle était stérile. Lassée
d’attendre, elle finit par lui offrir sa
servante afin qu’il puisse avoir un enfant.
Ismaël naquit d’Ibrahim et Agar. Sarah devint
alors extrêmement jalouse et pria Ibrahim d’éloigner Agar et son fils. Il emmena l’enfant
et la mère dans un endroit désertique et aride,
la vallée de La Mecque, où il revint de temps en
temps les voir. Le rituel du pèlerinage musulman
à La Mecque a pour origine cet événement. La
jalousie de Sarah eut des conséquences positives
que nous verrons plus tard. Même nos faiblesses
peuvent avoir une répercussion déterminante sur
le déroulement de l’histoire.
Zemzem et le destin d’Ismaël
Agar était restée seule avec
son enfant dans ce pays de la soif. Ismaël était
sur le point de mourir. L’enfant pleurait et sa
mère affolée courait d’une colline à l’autre
pour chercher du secours. En pleurant, Ismaël
frappait le sable de ses talons si bien qu’une
source en jaillit avec force et abondance. Pour
la tempérer, Agar dit à la source : « zemzem »,
« calmement-calmement ». Cette source coule
encore aujourd’hui à La Mecque, désaltérant et
purifiant les pèlerins. La course éperdue d’Agar
entre les collines de Safa et Marwa est
réactualisée lors du rituel du pèlerinage.
Agar symbolise l’âme
assoiffée de vérité. Elle a le même cheminement
qu’Ibrahim qui cherchait la Vérité à travers les
croyances de son temps, puis à travers
l’astronomie et l’astrologie. Mais chaque fois
qu’il croyait l’avoir atteinte, il se retrouvait
insatisfait. La Vérité était encore au-delà.
Telle Agar, l’âme dans sa quête court d’une
hésitation à l’autre, d’une fausse certitude à
l’autre, d’une question à l’autre, cherchant
l’eau de Vérité dans la Source de la vie.
Cet événement de la vie
d’Ibrahim a suscité cette question : comment un
prophète peut-il abandonner dans le désert une
mère et son enfant à cause de la jalousie d’une
femme ? Aujourd’hui, cette histoire nous révèle
son secret et éclaire ce mystère : la volonté
divine a voulu cacher la descendance d’Ibrahim.
Ibrahim est le père des
grandes traditions monothéistes : le judaïsme,
le christianisme et l’islam. Il eut par la suite
un autre fils avec Sarah : Isaac, qui donna
Jacob et les douze tribus d’Israël.
Allah swt ordonna à Ibrahim de lui
sacrifier son fils unique Ismaël au lieudit
Mina. Comme l’explique le Coran, c’est après le
miracle du sacrifice que Sarah, stérile et d’un
âge fort avancé, donna naissance à Isaac.
Étonnée, elle dit aux anges venus annoncer à
Ibrahim la nouvelle d’un héritier :
La femme d’Ibrahim se tenait
debout et elle riait. Nous lui annonçâmes la
bonne nouvelle d ’Isaac, et de Jacob, après
Isaac.
Elle dit : « Malheur à moi !
Est-ce que je vais enfanter, alors que je suis
vieille, et crue celui-ci, mon mari, est un
vieillard ? Voilà vraiment une chose étrange ! »
Ils dirent : « L’ordre d'Allah te surprend-il ? Que la miséricorde d'Allah
et ses bénédictions soient sur vous, ô gens de
cette maison ! Allah est digne de louange et de
gloire ! »
(Sourate 11, versets 71-73.)
Cette lignée est celle de
Moïse jusqu’à Zacchary, Jean et enfin Marie qui
donnera naissance à Jésus (Issa). Mais ce dernier n’a
pas d’enfants. La lignée d’Ismaël prend alors le
relais. Comme une graine mystérieusement cachée,
les fils d’Ismaël vivaient au milieu d’un désert
que personne n’avait pu posséder, ni les
Byzantins ni les Perses, bien qu’il fût un point
d’eau incontournable, un carrefour caravanier
important, un sanctuaire et un lieu de
pèlerinage réputés. D’Ismaël naîtra, après
plusieurs générations, Mohammed, le lien entre
les deux ascendances
L’épreuve du sacrifice
Dans le désert mecquois,
Ibrahim vit en songe qu’il devait sacrifier son
fils. Au réveil, il lui raconta sa vision.
Ismaël, serein, dit à son père : « Fais ce qui
t’est ordonné, évite de te salir de mon sang
afin que ma mère l’ignore. » Ils partirent tous
deux vers la plaine de Mina où devait avoir lieu
l’immolation. En cours de route, Satan tenta par
trois fois de le dissuader. Pour éloigner le
diable, Ibrahim lança des pierres dans la
direction de la voix.
Quelle épreuve dure et
pénible que d’immoler son propre fils pour obéir
à l’ordre divin ! Un fils unique qu’il a attendu
si longtemps et qui hériterait de son
enseignement spirituel ! Et pourtant Ibrahim n’hésite pas un instant. Son amour
pour Allah swt est
plus fort que sa souffrance. L’ordre sera
exécuté car il sait que le Divin connaît ce qui
échappe à l’entendement humain. A l’instant où,
dans une soumission parfaite, il allait égorger
son fils, la voix d'Allah swt arrêta son geste : « O
Ibrahim, tu as été fidèle à ton songe, rachète
ton enfant avec le mouton que voici. » Il prit
la bête et l’immola en signe de gratitude et de
remerciement.
Cette épreuve atteste la
profondeur de l’attachement d’Ibrahim à
Allah swt.
Si nous croyons aimer un
être, aimons-le en Dieu. Celui que nous aimons
parce qu’il nous aime, nous ne faisons que lui
rendre la monnaie de sa pièce. Mais si nous
sommes capables d’aimer les autres, jusqu’à nos
propres ennemis, nous avons plus de mérite et
l’amour devient alors libérateur. Si j’aime une
personne en Dieu et que demain elle me déçoit,
mon cœur sera apaisé car c’est Allah swt que
j’ai aimé à travers elle.
Depuis ce jour, les pèlerins
musulmans sacrifient le mouton le jour de la
fête de l’Aïd et lapident à trois reprises Satan
à Mina, après les sept circumambulations autour
de la Ka’ba (reconstruite par Ibrahim et Ismaël)
et les sept va-et-vient d’Agar entre les
collines de Safa et Marwa.
Le symbole du sacrifice se
retrouve dans les trois traditions, évoquant
ainsi le souvenir de leur appartenance commune à
ce père unique : Ibrahim. Par cette offrande du
fils, Allah swt racheta à Ibrahim toute sa
descendance qui lui fut désormais totalement
consacrée.
L’itinéraire d’Ibrahim représente tout le symbole, la densité et
l’harmonie du monothéisme. Elle recèle en elle
toutes les clefs d’accès à la compréhension des
trois grandes religions du Livre. Le premier
élément du message est le cheminement vers la
Vérité en partant du niveau des étoiles, qui
représentent les initiés dépositaires de la
connaissance, à celui de la lune, qui signifie
le guide spirituel ou le pôle (el qutub) de la
Connaissance, afin d’arriver au soleil, qui
symbolise le prophète messager. Le parcours
d’Ibrahim est l’archétype des étapes de
l’initiation pour revenir à la perfection
adamique avant son voilement par la
désobéissance.
Le deuxième élément du
message est l’amitié dans l’intimité
d'Allah swt et
de l’homme. Désormais Il n’est plus adoré dans
l’éloignement de la majesté écrasante, mais dans
l’intimité secrète de la proximité du cœur.
La résurrection
Le dernier élément, celui de
la résurrection, réside dans l’interrogation
d’Ibrahim à Allah swt :
« Mon Seigneur ! Montre-moi
comment tu rends la vie aux morts. » Allah dit :
« Est-ce que tu ne crois pas ? » Il répondit
« Oui, je crois, mais c’est pour que mon cour
soit apaisé. »
(Sourate 2, verset 260.)
On situe ce récit à la fin de la vie d’Ibrahim,
qui croyait en la résurrection mais voulait en
connaître le secret. Alors Allah swt lui envoya
l’ange de la mort à qui il recommanda de ne
prendre l’âme d’Ibrahim qu’avec son
consentement. Embarrassé, l’ange prit la forme
d’un vieillard en pleine décrépitude. Celui-ci
demanda l’hospitalité à Ibrahim qui le fit
entrer et lui présenta un repas. Voyant que le
vieillard était incapable de porter la
nourriture à sa bouche, le prophète lui demanda
son âge. « Je suis bien plus vieux que toi »,
répondit le visiteur. Devant ce spectacle
affligeant, Ibrahim souhaita ne pas en venir à
une telle décrépitude et accepta la mort. Mais
il en ignorait toujours le mystère et la
certitude intérieure par la Connaissance. Allah
swt
lui dit alors de prendre quatre oiseaux
d’espèces différentes, de les tuer, de les
découper et d’en éparpiller au loin les
morceaux. Un vent se leva qui les réunit dans
les quatre formes initiales. Cette histoire
révèle que même si le corps est totalement
dispersé, Allah swt est capable
d’en réunir tous les atomes pour reconstituer la
forme originelle. Là
résident toute la puissance de
l’ordre divin « Sois ! ».
Cheikh Bentounès