L’appel à l’adoration
Le prophète Noé (Saydina Nouh)
est l’avertisseur du déluge. Il apporte à son
peuple la promesse du pardon d'Allah swt mais
l’avertit de l’imminence d’une catastrophe, avec
un terme fixé, s’il ne remplit pas ses devoirs.
De même, l’homme qui s’obstine dans une conduite
irresponsable le mettant en danger et qui ne
revient pas à la direction juste et universelle
s’expose à un avenir très douloureux.
Noé et son message sont
restés vivants pendant neuf cent cinquante ans,
c’est-à-dire une trentaine de générations. Cela
signifie que les dernières générations ont été
averties directement de l’imminence du
châtiment. Hélas ! le peuple s’en est détourné,
sourd à l’appel et réfractaire à l’adoration.
Cet appel commence en vérité
par un respect mutuel entre les êtres. Quant à
la crainte d'Allah swt, elle n’est pas celle de Son
courroux, ni des flammes de l’enfer. Elle est
avant tout dans l’appréhension de nuire à
l’autre et à la création. Le message de Noé est
donc aussi actuel qu’à son époque.
La sourde oreille
Chaque fois que je les ai
appelés pour que tu leur pardonnes, ils ont mis
leurs doigts dans leurs oreilles ; ils se sont
enveloppés dans leurs vêtements ; ils se sont
obstinés ; ils se sont montrés orgueilleux.
je les ai ensuite appelés à
haute voix ; j’ai fait des proclamations et je
leur ai parlé en secret.
(Sourate 71, versets 7-9.)
Si Noé s’adressait à nous
aujourd’hui, il ferait l’inventaire de tous les
dangers qui touchent la terre et avec elle
l’humanité : la surpopulation, la prolifération
chimique et nucléaire, les génocides, le mépris
des enfants, la dévastation des forêts, les
manipulations génétiques. Il nous appellerait à
la raison avant le point de non-retour.
Comme au temps de Noé, les
hommes ne veulent pas entendre le message. Les
pollueurs savent qu’ils ont tort mais font la
sourde oreille pour sauvegarder leurs pouvoirs
et leurs intérêts. Ils opposent toute sorte
d’arguments pour ne pas entendre le cri d’alarme
alors qu’ils connaissent parfaitement la gravité
du problème. Si un discours n’est pas vrai, je
peux le contester. S’il l’est, le lâche et
l’incrédule préfèrent ne pas l’entendre et se
boucher les oreilles. Mais notre époque,
contrairement à celle de Noé, est tellement
médiatisée qu’il est impossible de feindre
l’ignorance.
« Ils se sont enveloppés dans
leurs vêtements »
signifie se réfugier derrière les systèmes
économiques, idéologiques ou philosophiques et,
pour se déculpabiliser, accuser l’autre ou une
autorité supérieure.
« Je leur ai parlé en
secret. »
S’il était parmi nous, Noé tenterait de
sensibiliser les décideurs à la gravité de la
situation et à l’urgence d’agir avant qu’il ne
soit trop tard.
Un monde meilleur
J’ai dit : « Implorez le
pardon de votre Seigneur ; il est celui qui ne
cesse de pardonner ; il vous enverra, du ciel
une pluie abondante ; il accroîtra vos richesses
et le nombre de vos enfants ; il mettra à votre
disposition des jardins et des ruisseaux. »
(Sourate 71, versets 10-12.)
Le Coran révèle ensuite
comment Noé essaie de convaincre les dirigeants
de changer d’attitude. Il les invite à revenir à
l’adoration d'Allah swt, au respect de la nature et
à l’amour du prochain en leur promettant un
monde meilleur. Les versets 13 et 14 confirment
cette idée :
« Pourquoi n’attendez-vous pas de Dieu un
comportement digne de Lui alors qu’il vous a
créés par phases successives ? »
L’homme s’entête à croire en
sa puissance et en sa capacité d’améliorer le
monde par ses nouvelles découvertes
scientifiques et technologiques, alors que Allah
swt lui rappelle qu’il n’est qu’une infime partie
d’un univers créé par étapes successives. C’est
un avertissement à son orgueil pour le ramener à
plus de sagesse et à un comportement plus digne
de la confiance et de l’immense générosité d'Allah
swt qui peut donner toujours plus, car Il est
le plus Grand et le plus Savant.
Les deux versets suivants
introduisent une nouvelle acception de cette
guidance :
« N’avez-vous pas vu comment
Dieu a créé sept cieux superposés ? Il y a placé
la lune comme une lumière ; il y a placé le
soleil comme une lampe »
(sourate 71, versets 15-16).
Les jours divins
correspondent chacun à un ciel et chaque ciel
correspond à une étape. Le soleil est la vie et
la vérité. Il symbolise le prophète. La lune,
signe de sagesse, représente le sage en éveil.
Dans l’obscurité, c’est par elle que l’on se
guide pour retrouver son chemin. Ainsi, le ciel
est toujours éclairé et l’homme n’est jamais
laissé sans guidance.
Un maillon de la chaîne
Allah vous a fait croître de
la terre comme les plantes puis il vous y
renverra et vous en fera ensuite surgir
soudainement.
Allah a établi pour vous la
terre comme un tapis afin que vous suiviez des
voies spacieuses.
(Sourate 71 , versets 17-20.)
Ce passage évoque l’origine
commune de l’homme et de la création. Nous avons
obéi au même processus car nous ne sommes qu’un
maillon de la chaîne et sans doute le plus
faible, étant le dernier après les minéraux, les
végétaux et les animaux. Mais ce maillon est, en
même temps, le plus fort car il porte en lui le
principe actif de l’esprit qui le distingue du
reste de la création. Même s’il est un animal
pensant, il n’en demeure pas moins rattaché, par
certains aspects, au minéral, au végétal et à
l’animal auquel il n’est supérieur que par cette
présence divine (les attributs divins dont Allah
swt a paré Adam) qui le vivifie en alimentant sa
conscience.
Allah swt a confié à l’homme la
pleine jouissance de la terre qu’Il a déroulée
sous ses pieds comme un tapis rouge sous les pas
du roi. Il lui a tracé une voie royale et
spacieuse faite de tolérance, de fraternité et
de partage. Mais l’homme, pensant mieux faire,
se perd dans les voies étroites et tortueuses.
Se détournant de la voie universelle du partage,
il s’enlise dans des systèmes politiques,
économiques et idéologiques artificiels, souvent
inopérants, voire catastrophiques.
Les nouvelles idoles
Noé dit : « Mon Seigneur !
Ils mont désobéi ; ils ont suivi celui dont les
richesses et les enfants n’ont fait qu’accroître
la perte. »
Ils ont tramé une immense
ruse et ils ont dit : « N’abandonnez jamais vos
divinités : n’abandonnez ni Wadd, ni Souwa ; ni
Yaghout, ni Ya ôuq, ni Nasr ! »
(Sourate 71, versets 21-23.)
L’homme attiré par les biens
matériels immédiats et éphémères est sourd et
récalcitrant à ce message. Il dédaigne les
richesses nobles et spirituelles qui sont son
capital le plus précieux et qui font de lui
l’être d’exception, et s’en éloigne. Là réside
toute sa faiblesse ! Comme hier, il s’obstine à
adorer les mêmes idoles : pouvoir, honneur,
argent, prestige etc... Depuis Noé, l’homme a
peu changé. Il est capable de prouesses
technologiques mais, en esprit, il n’a guère
évolué. Il est aveugle et dupe d’un système où
l’argent facile et la frénésie de consommation
règnent en maîtres. Conditionné par ce miroir
aux alouettes, il veut toujours davantage, et
tout de suite. Il est prêt à léser l’autre pour
arriver à ses fins et assouvir ses passions.
S’il ne prend pas conscience de ce mirage, de
ces fausses valeurs, tôt ou tard, il en paiera
le prix. A moins que, dans un sursaut de
sagesse, il ne décide de se mettre à l’écoute du
message de tolérance, de patience et des vraies
valeurs que ne cesse de lui adresser Noé à
travers la Révélation.
Si rien ne semble avoir
changé dans la société humaine, et qu’à chaque
naissance le scénario adamique se répète et se
perpétue, la création et l’homme sont cependant
en constante évolution. Toutefois le sort du
monde se joue dans ce duel permanent entre ceux
qui, porteurs d’espérance, vivent le message de
Noé à travers l’épanouissement et l’apaisement
de leur intériorité, et ceux qui sont portés par
leurs désirs et leur soif inextinguible de
jouissance matérielle.
Face à cette profonde
contradiction, le discours de Noé continue de
s’adresser à tous et à chacun. L’homme social
est libre de mener ou non son combat intérieur
(son grand jihad) pour refuser un système qu’il
juge néfaste et choisir la voie de la sérénité,
de la paix, de la tolérance et de la fraternité,
dans l’harmonie entre la nature et la
satisfaction de ses besoins. Il peut y parvenir
par un développement maîtrisé, une technologie
mise au service du bien-être de tous et une
science non conditionnée par le profit mais
fondée sur l’éthique.
Plus que jamais, le Veau d’or
est objet d’adoration à travers ses divers
symboles et représentations : Palme d’or pour le
cinéma, Disque d’or pour la musique. Quant à
l’art, il a rompu avec le sacré en devenant
objet de spéculation. Le stade aussi a ses
idoles qui valent des millions. Cela dit, je ne
nie pas la valeur du sport ni son utilité dans
l’épanouissement de l’homme. Mais hélas, je
crains qu’il ne soit perverti pour devenir
l’alibi du pouvoir et de l’argent. Il suffit de
voir les milliards consacrés aux jeux olympiques
qui symbolisent soit disant la fraternité entre
les peuples alors que les deux tiers de la
population mondiale vivent dans la famine. Ces
milliards dépensés pour quelques instants de
festivité et de spectacle ne seraient-ils pas
mieux utilisés s’ils permettaient d’irriguer, de
soigner, de planter, d’instruire ? Il ne s’agit
pas de révolutionner le monde mais de tenter de
revenir à une vision plus juste, à une attitude
plus humaine et plus solidaire.
La véritable révolution est
d’abord intérieure et silencieuse. C’est à ce
prix qu’elle produira ses fruits pour l’ensemble
de l’humanité. L’homme a des besoins et tant
mieux si le progrès lui apporte une vie
meilleure. Mais il lui faut agir pour éradiquer
le danger de l’asservissement à la seule
consommation qui génère, malheureusement, un
malaise profond lié à l’oubli des véritables
valeurs comme l’intégrité, la morale, la
fraternité, l’entraide et le partage. Seules ces
valeurs d’essence divine peuvent nous amener à
nous interroger lucidement sur nos actes :
« Suis-je en harmonie avec la création ? » Elle
est le témoignage vivant de Sa présence et nous
interpelle à chaque instant. Si, dans chaque
acte ou projet que nous élaborons, nous prenions
en considération le Divin, nous nous placerions
dans une perspective universelle où personne ne
serait lésé. Car Allah swt est omniprésent, Il anime
aussi bien l’homme que l’animal, la lune, le
soleil et toutes les galaxies dans ce
merveilleux et harmonieux mouvement qu’est la
vie.
Le cri d’alarme
La sourate de Noé se termine
ainsi :
Ceux-ci ont pourtant égaré un
grand nombre d’hommes. Tu ne fais qu’accroître
l’égarement des injustes.
Ils furent engloutis et
introduits dans un Feu, à cause de leurs fautes.
Ils ne trouvèrent aucun protecteur en dehors
d'Allah.
Noé dit : « Mon Seigneur ! Ne
laisse sur la terre aucun habitant qui soit au
nombre des incrédules. Si tu les épargnais, ils
égareraient tes serviteurs et ils
n’engendreraient que des pervers absolument
incrédules. Mon Seigneur ! Pardonne moi ainsi
qu’à mes parents ; à celui qui entre dans ma
maison en tant que croyant ; aux croyants et aux
croyantes. Augmente seulement la perdition des
injustes ! »
(Sourate 71, versets 24-28.)
Les propos de Noé sont hélas
accablants ! Mais la corruption se développa à
un degré tel qu’il fallut le sacrifice d’une
grande partie de l’humanité pour sauver celle
qui pourrait repeupler la terre et vivre une
nouvelle aventure humaine plus juste, plus
universelle, plus conviviale. Ce fut le déluge.
Aujourd’hui, il suffit qu’un
irresponsable appuie sur un bouton pour
déclencher le cataclysme nucléaire. Soyons à
l’écoute de ce verset, méditons-le car cette
prière finale de Noé est d’une actualité
brûlante et un cri d’alarme pour l’humanité et
la planète.
Cheikh Bentounès