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Le dernier
Messager
(Partie 2 sur 4)
Le Messager : Période mecquoise, la
première révélation
Mohammed sws a maintenant quarante ans.
Le rideau se lève de nouveau sur son histoire ; mais
nous le retrouvons dans une profonde crise morale.
Depuis quinze ans, il n’avait été
qu’un simple Hanif partageant son temps, selon son mot
même, entre l’adoration d'Allah swt et la contemplation de
son oeuvre sublime. Le ciel profond qui couvre de son
dôme d’azur le paysage embrasé du Djebel En-Nour, attire
encore son regard, comme jadis il attirait celui de
l’enfant, devant la tente de la nourrice. Mais Mohammed
sws
n’est pas un esprit systématique à la recherche d’une
théorie sur les origines et l’harmonie de l’univers, ni
un caractère inquiet à la recherche d’une certitude. Sa
certitude, il l’a eue depuis toujours et surtout depuis
sa retraite : il croit au Dieu unique d’Abraham.
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Les documents de
l’époque prouvent que le problème métaphysique ne
hantait pas sa conscience, puisqu’il en avait d’ores et
déjà la solution, en partie intuitive et personnelle et
en partie atavique, parce que sa foi au Dieu unique
vient du lointain ancêtre Ismaël.
Cette remarque est essentielle pour
l’étude du phénomène coranique par rapport à un « Moi »
mohammadien tel qu’il résulte réellement des données
historiques.
Il convient de signaler,
particulièrement, qu’aucune préoccupation personnelle ne
hante ce contemplatif solitaire absorbé dans le problème
religieux, à la manière des mystiques de l’Inde ou des
Soufis de l’Islam et à la recherche d’une simple morale
plutôt que d’une vocation. Entre son « Moi » et la
réalité métaphysique qu’il contemple, on ne peut
établir, en ce qui concerne cette époque du moins, le
lien d’une pensée systématique. Ce n’est pas là une
simple affirmation, mais la définition du seul état de
ce « Moi » compatible avec toutes les autres conditions
psychologiques telles qu’elles se dégagent de l’histoire
du personnage et du témoignage rétrospectif du Coran.
Cependant, vers la quarantaine, on le
retrouve avec une préoccupation dominante, douloureuse
même : il doute.
Il ne doute pas de Dieu - sa
certitude à cet égard n’a jamais failli - mais il doute
de lui-même.
Pourquoi et comment ce doute est-il
venu à son âme ? Pourquoi, dans le champ de sa
contemplation, trouve-t-il maintenant l’ombre de sa
personne, le spectre de son « Moi », se profiler sur le
fond de ses médications religieuses jusqu’à en devenir
presque le point central ?
La tradition, occupée des seuls
détails chronologiques de la vie de Mohammed sws, ne
fournit aucun renseignement sur cet état psychologique
pourtant capital. Mais nous avons toutefois dans un verset et dans la réplique de Mohammed
sws à Khadidja,
lors des ouvertures de leur mariage, la réponse au
problème que pose pour nous l’état d’âme dans lequel
nous le retrouvons vers la fin de sa retraite.
Sans nous apporter toute
l’explication du doute mohammadien, le verset et le
détail biographique cités, attestent néanmoins que ce
doute ne résulte pas d’une téméraire espérance, d’une
folie égocentriste, d’une hypertrophie du « Moi » chez
Mohammed. On est obligé d’y voir la conséquence d’un
état subjectif accidentel dans lequel le prophète
s’était trouvé soudain avec la prescience, le
pressentiment de quelque chose d’extraordinaire touchant
à son propre destin. A quoi attribuer ce pressentiment
qui plane maintenant en lui, en écorchant d’une façon
aussi douloureuse la nature positive de son esprit ?
Simple élaboration du subconscient ou
intuition d’un proche et extraordinaire dénouement ?
Certaines espèces animales ont
l’instinct des phénomènes et des bouleversements qui
doivent, dans un proche avenir, affecter les lieux
qu’ils habitent. Telles fourmis de l’Amérique quittent
leurs lieux à la veille où il va s’y déclarer un
incendie. Dans le Sud Constantinois, une espèce de
rongeurs quitte ses terriers dans les lits des oueds, à
la veille des grands orages.
Mohammed sws avait-il, de la même
manière, la prémonition du phénomène coranique qui
allait bientôt l’embrasser et submerger tout son être ?
Quant à y voir une élaboration du
subconscient, il faudrait pouvoir expliquer par là toute
la matière du Coran et sa pensée discursive ainsi que
l’aspect phénoménal de sa manifestation chez Mohammed,
Or, comme on le soulignera plus loin, cela n’est point
possible.
Toutefois, Mohammed sws va s’ouvrir de
ses angoisses à sa douce épouse ; il se plaint à elle
amèrement : il se croit fou, possédé, se juge l’objet de
quelque sortilège maléfique.
La noble Khadidja le console et le
rassure
« Dieu », lui dit-elle, « n’abandonne
pas l’homme qui n’a jamais menti, qui assiste l’orphelin
et secourt le faible, Dieu ne l’abandonne pas à la
dérision des démons ».
Dans ces propos historiques, apparaît
indiscutablement la notion du « Dieu Unique » qui devait
être courante dans le milieu familial de Mohammed sws, dés
avant sa vocation.
Cette constatation permet de déduire
par recoupement la conviction personnelle de Mohammed
sws
sur ce point durant sa retraite et elle ajoute ainsi une
donnée essentielle pour le portrait psychologique qu’il
s’agit de dessiner. De toute façon, après ces
apaisements, Mohammed sws reprenait régulièrement le chemin
de sa retraite où il était de nouveau assailli par le
doute et gagné par le trouble irritant qui caractérisent
tous ses états d’âmes vers cette époque. Maintenant,
encore plus, car il sent une présence comme une ombre
qui rôde autour de lui.
Il sort de sa retraite, il arpente
fébrilement les sentiers embrasés du Djebel En-Nour ; il
étouffe de l’inconnu qu’il sent suspendu à son âme ; il
n’en veut plus.
Le voici penché sur un ravin ; il
voit une issue à son drame... au fond de l’abîme. Il va
pour se délivrer de son obsession, et fait un pas en
avant. Mais plus prompte que son geste, une voix
l’arrête : « O Mohammed, tu es le Prophète de Dieu ».
Il lève la tête : il voit l’horizon
irradié d’une éblouissante lumière. Il est bouleversé,
ébloui. Il se tourne d’un autre côté, mais l’apparition
ne quitte pas le champ de sa vue : elle est partout, aux
quatre points cardinaux.
Il tombe évanoui.
S’étant réveillé, il s’enfuit vers la
Mecque. Il retrouve sa douce confidente. Elle est
surprise de son air dramatique, de son état fébrile :
lui si soigneux, qui ne négligera jamais un détail de sa
toilette, est là maintenant avec les cheveux ébouriffés,
la mine défaite, les vêtements en désordre. La douce
Khadidja surmonte son propre émoi, soigne son époux et
avec de nouvelles paroles ramène la paix dans son âme
bouleversée.
Il reprend le chemin du djebel
En-Nour.
La nuit vient sur sa retraite au Ghar
Hira. Il s’endort quand une perception inconsciente le
réveille : Il sent une présence.
Devant ses yeux, il aperçoit
maintenant un homme vêtu de blanc.
L’inconnu s’approche de lui et lui
dit :
- Lis.
- Je ne sais pas lire, répond Mohammed,
qui voudrait s’éloigner, fuir l’ensorcellement de la
voix qui répète
- Lis.
- Je ne sais pas lire, répond encore
Mohammed.
- Lis, répète de nouveau la forme
immatérielle qui sera désormais l’assidu visiteur du
Prophète.
« Lis au
nom de Dieu créateur qui a créé l’homme d’une
« adhérence ».
« Lis, ton Dieu est le plus généreux.
« Il
instruisit l’homme par le calame et lui enseigna ce qu’il
ignorait ».
(S. 96 - V. 1, 2, 3, 4, 5).
Ce fut pour Mohammed sws et pour
l’histoire la première manifestation du phénomène
coranique qui va embrasser les vingt-trois dernières
années de la vie du Prophète.
Dés cet instant, le Prophète illettré
a l’impression « qu’un livre venait d’être imprimé dans
son coeur ».
Mais il ne lui est pas permis de le
feuilleter à loisir et de le parcourir à sa guise : il
lui sera révélé au fur et à mesure des besoins de sa
mission. Parfois, la révélation tarde, même quand un cas
urgent presse cependant : soit qu’une décision est à
prendre ou qu’une loi est à formuler dans tel cas précis
soumis à l’arbitrage de Mohammed sws, la révélation se fait
attendre.
Au début surtout - précisément après
la première révélation que nous venons de citer -
Mohammed sws attendra bien longtemps, plus de deux ans,
avant de revoir son étrange visiteur, et d’entendre sa
voix.
Il en est désespéré, le doute
s’empare de nouveau de son esprit épris de certitude :
il croit avoir été abusé par ses sens, ou bien il se
voit abandonné de la puissance dont il s’était cru guidé
un instant. Cette incertitude est douloureuse pour son
âme. Elle s’y glisse comme un reptile venimeux qui
enlace ses pensées et ses sentiments, brisant d’un
serrement d’anneau l’élan instinctif de cette âme vers
une certitude positive.
De nouveau : moments douloureux,
minutes pathétiques pour Mohammed sws qui cherche
désespérément autour de lui et en lui-même la source
mystérieuse d’où avait jailli le premier verset du
Coran. Appel désespéré d’une âme tourmentée, d’une
conscience douloureusement troublée, appel à une voix
qui ne répond ou qui ne veut plus répondre : toujours le
silence pendant plus de deux ans.
L’esprit de Mohammed sws s’agite en vain
dans le débat de son cas singulier, sans en trouver
l’explication. Il sombre dans la lassitude et le corps
rompu, par une extrême tension nerveuse, il s’anéantit
comme une chose inerte dans le sommeil.
Période mecquoise, l’apostolat
C’est après un de ces moments de
profond abattement. Mohammed sws dort. Son épouse, avec des
mots pleins de sollicitude maternelle, vient de calmer
pour un instant sa crise, et après l’avoir revêtu de son
manteau, l’invite à se reposer.
Il dormait comme un enfant qui vient
de pleurer, le cœur gonflé d'un gros chagrin. A son
tour, l’inquiétude de la tendre épouse est apaisée par
la respiration calme du dormeur. Elle sort doucement
pour éviter de le réveiller.
Mais la voix du Mont Hira retentit
soudain aux oreilles du dormeur qui se relève
fébrilement
« O Toi, homme couvert d’un
manteau,
Lève-toi pour prêcher.
Ton Seigneur Tu dois glorifier... »
(S. 74 - V. 1, 2, 3.)
Mohammed sws en est abasourdi et accablé
à la fois parce que dans sa surprise, il réalise
brusquement toute la portée de l’ordre inattendu qu’il
reçoit.
Khadidja le retrouve assis, plongé
dans sa méditation. Étonnée de le trouver réveille, elle
lui demande : « Pourquoi, O Abul-Kacem, ne dors-tu
pas ? »
Il lui répond douloureusement :
« C’en est fait pour moi du sommeil : je n’ai plus le
droit de me reposer. L’ange m’ordonne de prêcher... Mais
qui croira en moi ? »
Ainsi de même que la première crise
avait eu un dénouement inattendu pour Mohammed sws, le
dénouement de celle-ci semblait le surprendre encore
davantage, et surtout l’accabler. Sa surprise lors de la
première révélation et, cette fois, son accablement
devant l’investiture inattendue qu’il recevait sous la
forme d’un ordre, marquent, pour nous, deux états
psychologiques particulièrement intéressants pour
l’étude du phénomène coranique par rapport au « Moi »
mohammadien.
Il y a lieu de noter que l’étape de
ce « Moi », entre les deux crises et les deux
dénouements en question, n’était nullement marquée par
une espérance messianique, mais seulement par la
recherche d’un état de grâce entrevu lors de la première
révélation. Il y a lieu, de noter, également, pour
l’intervalle considéré, l’effort désespéré de Mohammed
sws
pour recouvrer cet état de grâce.
Cet effort nous semble souligner en
effet d’un trait caractéristique l’indépendance du
phénomène coranique, par rapport au « Moi » de notre
sujet. On ne saurait admettre évidemment que le second
dénouement eut si tardé, s’il avait été lié seulement au
subconscient d’un homme qui précisément, n’avait pas
cherché à contenir et à refouler le phénomène en lui,
mais avait, au contraire, tendu toute sa volonté, et
tout son être, à favoriser sa manifestation.
Ces détails psychologiques mettent
tout le relief nécessaire à la résolution finale de
Mohammed sws à accepter sa mission comme une investiture lui
venant d’en Haut.
Il l’accepte, en effet, et n’y
faillira jamais, même pas sous les huées des enfants de
la Mecque, ni sous les sarcasmes, les menaces et les
coups des Koraïchites, comme Abou Lahab. Rien plus ne
l’y fera renoncer : ni les intérêts sacrifiés de sa
famille, ni les supplications de son vénérable oncle
Abou Taleb. quand les Mecquois feront pression sur lui
pour mettre fin au scandale de son neveu. On lui
proposera même à cette occasion la plus honorifique
position dans l’administration de la cité. Tout cela ne
dévia pas Mohammed sws de sa voie fixée pour jamais depuis
le dénouement de sa seconde crise. Quand son oncle vint
lui faire les ouvertures des Koraïchites, en lui mettant
sous les yeux les mesures draconiennes qu’ils
envisageaient au cas où il refuserait. Mohammed sws répondit
en fondant en larmes :
« Par Allah, oncle, même s’ils (les
Koraïchites) mettaient le soleil sur ma main droite et
la lune sur ma main gauche, je n’abandonnerais pas cette
mission, jusqu’à ce qu'Allah la fasse triompher ou que
je périsse en l’accomplissant ».
Devant une telle résolution, le noble
vieillard ne put qu’assurer son neveu de sa protection
jusqu’au bout.
De fait, les Koréïchites décidèrent
la mise au ban de leur société de Mohammed et de tous
les siens. Cette décision fut prise sous la forme d’un
pacte mecquois affiché à l’intérieur de la Ka’aba.
La famille frappée de cette
excommunication était privée de tout lien avec la ville,
même du commerce moral et du simple mariage avec les
autres familles.
La tradition rapporte que ce pacte
aurait été rongé par les vers et que Mohammed sws en aurait
eu la vision : les Koréichites auraient eu alors à
reconsidérer leur attitude et à rapporter la loi
d’excommunication.
Quoi qu’il en soit, « le pacte
maudit » était tombé en caducité, et la famille d’Abou
Taleb était autorisée à rentrer de nouveau à la Mecque
après de biens longues et dures épreuves.
Mohammed sws reprit aussitôt sa
méditation sur le parvis du temple sacré. Mais les
grands de Koraïche organisèrent le complot du silence
autour de sa prédication : ils interdisaient aux gens
d’écouter la récitation du Coran.
Mohammed sws voyait que le succès ne
venait pas à sa prédication. Il décida de la porter plus
loin, à Taïf. Mais là, il subit les pires humiliations
et le plus dur traitement de sa carrière. La foule lui
lança des pierres et sema des épines sur son chemin ;
des enfants excités le poursuivirent de leurs huées.
L’apôtre alla se réfugier sous le mur d’une clôture. Son
cœur était ulcéré de tant d’incompréhension et de
méchanceté. Mais son âme ignorait la rancune. Il leva
seulement les yeux au ciel pour murmurer une prière
empreinte de la plus pathétique ferveur que l’âme
humaine ait pu jamais exprimer dans un pareil moment de
détresse : « Je me réfugie en Toi, Mon Dieu,
murmura-t-il, contre ma faiblesse et mon impuissance. Tu
es le Dieu des faibles, mon Seigneur et mon Dieu. Si je
ne suis pas l’objet de ta colère, je ne crains rien. Je
me réfugie dans la lumière de ta face qui affermit le
monde et l’au-delà du monde. Il n’y a de force et de
secours qu’en toi ».
Après ce pénible échec, le Prophète
sws s’en retourne à la Mecque. Mais là une autre épreuve
plus douloureuse l’attend : la mort vient lui enlever
son oncle Abou Taleb.
Mais la scène de cette agonie nous
laissera de précieux détails historiques pour le
portrait psychologique de Mohammed sws à cette époque.
C’était, en effet, pour lui, l’instant le plus terrible
de sa carrière. Sa piété filiale se conjuguait au souci
du Prophète pour sauver une âme particulièrement chère
qui refusait obstinément le salut. Le neveu est
épouvanté à la pensée que son oncle mourra idolâtre.
Minute bouleversante pour lui, en qui parle le prophète
qui veut, coûte que coûte, sauver l’âme de celui qui fut
le meilleur des pères pour lui.
La voix entrecoupée de sanglots, il
implore en vain le vieillard mourant de confesser
l’Islam.
Mais, ramassant ses ultimes forces,
ce dernier répond :
« Fils de mon frère, je me rendrais
volontiers à ton désir si je ne craignais le
déshonneur ; mais je ne veux pas laisser croire aux
Koraïchites que la peur de la mort m’aura converti à
l’Islam ».
Et le neveu eut l’inconsolable
douleur de voir son cher oncle partir de cette vie sans
avoir quitté l’idolâtrie de ses pères.
Mais une autre perte plus douloureuse
encore devait l’endeuiller bientôt. Peu de temps après,
en effet, Mohammed sws perdait sa tendre et vertueuse
compagne.
Cette double disparition le touchait
dans ses plus profonds sentiments d’homme, et
l’atteignaient tout autant dans les intérêts de sa
mission : il perdait, avec son oncle et son épouse,
l’appui moral et matériel qu’il possédait à la Mecque.
D’ailleurs, son séjour va tout de suite y devenir
impossible. Les Koraïchites, que le prestige personnel
d’Abou Taleb retenaient jusque là, se déchaînaient
maintenant. Ils voudraient la mise à mort de Mohammed
pour sauver leurs intérêts politiques et leurs
privilèges commerciaux parmi les tribus arabes.
Un complot se tramait : toutes les
tribus devaient y mettre la main, afin que le sang de la
victime ne retombât sur aucune en particulier.
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